75e session ordinaire de l’Assemblée générale des Nations Unies

 

75e session ordinaire de l’Assemblée générale des Nations Unies

 

New York, le 25 septembre 2020

 

Déclaration de S.E. Monsieur Xavier Bettel,
Premier ministre, Ministre d’État du Grand-Duché de Luxembourg

 

 

Monsieur le Président,

Mesdames et Messieurs,

Chers amis,

 

Nous nous souviendrons de cette année 2020… quelle année ! Nous ne pouvons pas nous réunir comme d’accoutumée dans cette salle qui est une fois par an le centre de notre monde. New York qui est la ville la plus ouverte qui soit, et celle de toutes les rencontres, ne peut pas nous accueillir. Elle a été pendant de longues semaines un des épicentres de la crise sanitaire mondiale, et je veux ici la saluer particulièrement.

La crise du COVID a un impact sur tout un chacun et sur tous les aspects, y compris les plus prosaïques et banals de la vie quotidienne : comment visiter ses proches, sa famille ? Comment se rendre à son travail ? Comment suivre l’école à distance ? Comment faire ses courses ? Comment faire du sport ? Et encore ce sont ici les préoccupations de ceux qui ont ou avaient un emploi déclaré, une sécurité sociale, un accès aux soins de santé.

Comme chef de gouvernement, j’ai eu à faire avec toutes les facettes de cette crise, avec des décisions à prendre dans l’urgence ayant des conséquences énormes sur la vie des citoyens, le fonctionnement des services publics, le maintien de l’activité économique, le financement des mesures anti-crise. C’était là et c’est encore le lot commun de tous les gouvernements de la planète. Mais au-delà de ça, nous tous, citoyens de cette planète, sommes dans cette crise ensemble et ce n’est qu’ensemble que nous en sortirons.

Nous sommes confrontés à une situation d’urgence planétaire. La crise a frappé de façon quasi concomitante toutes les régions du monde. Elle a été accompagnée de limitations des libertés publiques, d’un retour des frontières, d’une remise en question des acquis de la liberté des échanges commerciaux et de l’intégration économique ainsi que d’une mise à l’épreuve sans précédent des systèmes de soins publics et privés sans parler des questions éthiques auxquelles nombre d’entre nous n’avaient plus été confrontés depuis si longtemps.

En Europe, au début de la crise sanitaire, les réflexes de protection de l’espace national n’ont pas manqué et continuent même encoure aujourd’hui. Aussi a-t-on vu une remise en question de la libre circulation des personnes dans l’Union européenne, parfois bien au-delà du raisonnable. Le temps de l’action européenne au niveau sanitaire, social et économique est venu. Des décisions historiques ont été prises pour assurer une sortie de crise et une relance qui tiennent compte de la transition écologique et des défis du développement durable. Les mois à venir continueront à nous éprouver durement mais j’ai bon espoir qu’au niveau national et européen, nous saurons nous en sortir.

A côté de la tentation du repli sur soi, nous avons pu aussi constater au niveau international une coopération parfois extraordinaire entre acteurs étatiques et institutionnels, notamment dans le domaine de la recherche scientifique. Des efforts formidables sont en cours en vue de développer un vaccin COVID-19. Ce n'est qu'en garantissant cependant un accès équitable à un vaccin dans le monde entier que nous mettrons fin à cette pandémie.

Nous avons aussi vu de très nombreux exemples concrets de solidarité entre les pays et les peuples. Je pense ici, par exemple, aux évacuations médicales.  Les réponses aux défis de la gravité de la crise ont aussi mené à l’amélioration et à l’adaptation sur le champ des dispositifs médicaux et sanitaires et à un renforcement de la résilience des systèmes de réponse rapide.

Cela dit, nous savons qu’au niveau global la situation d’un grand nombre de pays suscite de grandes inquiétudes. La crise du COVID est devenue une crise sanitaire qui va au-delà du seul COVID-19 à travers la charge qu’il fait peser sur les systèmes de soins de santé, et plus généralement la remise en cause de stratégies pour lutter contre d’autres maladies comme la malaria, la tuberculose, le SIDA. La rupture des chaînes d’approvisionnement et les obstacles à la circulation notamment de matériel de protection ont également posé un défi important. A cet égard je voudrais remercier les Etats qui nous ont aidé à acquérir des matériels de protection au plus fort de la crise.

 

Monsieur le Président,

Chers amis,

Le cri d’alarme du Programme alimentaire mondial et du Bureau pour les affaires humanitaires est tout simplement effrayant. Il y a un vrai risque de retour de la famine dans des parties importantes du monde, au-delà des zones de conflit ou de pays frappés par des catastrophes naturelles récentes.

La crise sociale est vécue encore plus durement par les innombrables personnes qui vivent de l’économie informelle et qui sont privées de moyens à disposition dans les économies développées.

La crise économique touche tous les pays et en particulier les pays en développement. Les pays émergents ne sont pas épargnés. Face à la crise, ces pays n’ont pas la possibilité d’assurer cette résilience de système de sécurité sociale ou de santé. Ils n’ont pas non plus les moyens de financer la sortie de crise en recourant au marché des capitaux. Proportionnellement la charge de la dette est beaucoup plus importante pour eux que pour les pays développés.

Le Luxembourg soutient pleinement les efforts en matière de moratoire et de réduction de la charge de la dette des pays les moins avancés.  

Les besoins en matière de financement sont de nouveau à la hausse pour les pays en développement qui risquent de faire un saut en arrière de 20 ans. Or les moyens pour cela pourraient venir à manquer.

L’aide publique au développement doit continuer à jouer un rôle déterminant. Dans les circonstances actuelles, plus encore qu’avant la crise du COVID, on ne peut hypothéquer l’assistance avec les aléas d’un financement par le marché des capitaux ou par d’autres instruments financiers, aussi innovants soient-ils. Je dis cela alors même que mon pays est en pointe dans le domaine de la microfinance, en particulier en Afrique.

L’aide publique au développement du Luxembourg continuera à se chiffrer à 1% du revenu national brut, les dépenses internationales climatiques et en matière de migration venant s’y ajouter.

L’agenda d’Addis Ababa est là pour assurer le financement des objectifs de développement durable à l’horizon 2030. Il faut saluer l’initiative du Secrétaire général, de concert avec les Premiers ministres canadien et jamaïcain de convoquer une réunion à haut niveau sur le financement du développement durable dans un contexte post-COVID. Ce sera l’occasion d’avoir un aperçu d’ensemble sur une problématique qui est souvent traitée de façon fragmentaire, dans des enceintes relevant de processus si différents. Cela ne veut pas dire qu’il ne faille pas aussi recourir aux compétences éprouvées, quitte à les élargir, d’institutions comme le Club de Paris ou l’OCDE.

La place financière du Luxembourg participe pleinement à l’effort de développement de ce financement durable. La bourse verte du Grand-Duché de Luxembourg est l’une des plus importantes et des plus actives sur notre planète. Nous avons lancé la semaine dernière une obligation verte qui a connu un succès remarquable : une demande 10 fois supérieure à l’offre de souscription.

Nous nous efforçons à présent d’élargir le modèle du financement climatique à d’autres objectifs de développement durable.

Je viens d’évoquer l’un des rendez-vous à haut niveau de cette session. Il en est d’autres au cours desquels le Luxembourg interviendra ou est déjà intervenu. La célébration du 75ème anniversaire des Nations Unies, le Sommet Biodiversité et la réunion Beijing +25 retiennent plus particulièrement l’attention.

Qu’est-ce que cela démontre ? Cela démontre que même dans des circonstances extrêmement difficiles, notre Organisation est capable de concertation, de proposition et d’action.

Dès les mois de mars et avril, le Secrétaire général a soumis une série d’analyses liées au COVID qui ont pavé la voie à des résolutions à l’Assemblée générale.

 

Monsieur le Président,

Cette Assemblée a su réagir au défi de la crise mais aussi prendre les décisions indispensables pour le bon fonctionnement de l’Organisation grâce à l’action de votre prédécesseur. En l’absence de réunions physiques et malgré toutes les limitations d’ordre procédural que cela impliquait, cette Assemblée a montré au monde que l’ONU était bien présente dans les réponses au défi de la crise. Si la gestion de notre Assemblée a été un modèle d’improvisation raisonnée, il faudra je pense envisager à l’avenir des dispositions pour pallier les inconvénients de ce type de prise de décisions par consensus dans tous les cas de figure.

Notre Assemblée a aussi préparé l’avenir en adoptant une série de résolutions substantielles destinées à apporter la réponse des Nations Unies à la crise. L’adoption de la résolution Omnibus qui donne de la cohérence à notre approche doit être particulièrement signalée et saluée. A l’occasion de sa session spéciale prévue en décembre, l’Assemblée générale pourra faire le point sur la réponse du système et sur d’éventuelles initiatives à adopter dans le futur.

Le Conseil de sécurité a été un peu long à se prononcer sur l’appel au cessez-le-feu immédiat partout dans le monde lancé au début du printemps par notre Secrétaire général. Grâce à la persistance de certains de ses membres, il l’a finalement fait mais, faut-il le dire, les obstacles rencontrés dans ce processus sont hélas emblématiques de la difficulté du Conseil à se mobiliser et à décider, même dans les situations les plus urgentes.

Les agences de notre Organisation, celles de New York, bien entendu, comme le PNUD ou l’UNICEF, mais aussi celles dans d’autres sièges, ont été promptes à réagir. Je pense aussi à celles basées à Rome qui ont dû se mobiliser face à l’urgence alimentaire et à un nouveau danger de famine.

Les expériences récentes en matière de gouvernance sanitaire internationale peuvent et doivent faire l’objet d’une revue à la suite de la pandémie actuelle et les leçons nécessaires doivent être tirées. L’Organisation mondiale de la santé, l’OMS, est le lieu pour faire cette revue. Son rôle dans cette gouvernance doit être renforcé. Nous sommes confiants que cela nous permettra d’affronter mieux encore les pandémies du futur.

 

Monsieur le Président,

Chers amis,

J’ai dit auparavant que le monde courrait le risque de perdre 20 ans de développement pour une partie importante des membres de notre Organisation. Malheureusement ce ne sont pas là les seuls acquis que je vois en péril. La crise du COVID a exacerbé les tentations de réduire les libertés publiques au-delà de ce qui était nécessaire. Dans de nombreuses régions et de nombreux Etats, l’espace civique se réduit comme peau de chagrin. La répression des opposants ou des défenseurs des droits de l’homme devient monnaie courante. La société civile – quand elle n’est pas réprimée – n’est souvent pas entendue. Dans le cadre de la 74ème session de l’Assemblée générale, la présidence luxembourgeoise de la 3ème Commission s’est engagée pour que la société civile reçoive la place qui lui revient dans cette enceinte compétente pour les droits de l’homme. Une implication de la société civile dans les enceintes des Nations Unies constituera une des priorités de notre candidature au Conseil des droits de l’homme lors des élections qui auront lieu en octobre 2021.

Plus généralement, nous sommes inquiets face à la montée de l’autoritarisme dans, hélas, toutes les régions du monde. Parfois de façon plus discrète ou sournoise, parfois de façon ouverte, comme nous l’avons vu récemment en Biélorussie. Cette montée de l’autoritarisme se conjugue souvent avec la montée des discours populistes simplistes, voire anti-scientifiques ou irrationnels.

La régression de la reconnaissance de certains droits touche hélas aussi la santé sexuelle et reproductive et cela jusque dans les instances de notre Organisation. Pour mon pays, qui poursuit une politique étrangère féministe, le maintien des acquis de nombreuses années de lutte doit rester une priorité absolue. Nous l’avons montré lors de notre récente présidence de la Commission de la population et du développement.

Je veux aussi rappeler ici l’engagement de mon pays dans la défense des droits des minorités sexuelles et sa participation active au « Core Group » LGBTI. Ici aussi, l’Europe est concernée, hélas.

Monsieur le Président,

L’autoritarisme nourrit les conflits en même temps qu’il en vit. Il n’y a qu’à voir le nombre de régions et de pays qui sont devenus le terrain de jeu de puissances de toutes origines et de tout acabit, avec ce que cela comporte de trafics en tout genre et de pressions migratoires, notamment en Méditerranée.

Le Proche-Orient demeure un foyer de tension. Je salue le récent rapprochement entre Israël et les Emirats Arabes Unis ainsi que le Bahreïn, qui devrait contribuer à stabiliser la région. Néanmoins, le processus de paix entre Israël et la Palestine est en panne. Un engagement des parties est nécessaire pour négocier une paix juste et durable et aboutir à une solution à deux Etats vivant côte à côte dans la paix et la sécurité.  Si l’action de l’Iran dans la région est de nature à inquiéter, l’abandon de l’Accord nucléaire avec l’Iran quant à lui n’est pas de nature à améliorer la situation. Cet Accord demeure en vigueur et l’on ne peut à la fois le dénoncer et s’en réclamer.

Permettez-moi de dire deux mots sur la situation en Afrique de l’Ouest, au Sahel. Une bonne partie de la coopération de mon pays y est concentrée. Il faut que tous les acteurs de la région se ressaisissent par la mise en œuvre des engagements pris, y compris le rétablissement d’un pouvoir civil au Mali. C’est une condition pour l’efficacité de l’engagement de la communauté internationale. De son côté, le Luxembourg a encore renforcé cet engagement en début d’année à travers une participation directe à la MINUSMA, ce qui est une première depuis son engagement dans la FORPRONU et dans la FINUL.

Je ne souhaite pas ici faire une liste des inquiétudes que mon pays nourrit à l’égard de conflits actifs ou potentiels dans toutes les régions du monde. Elle serait trop longue. Force est de constater que les foyers de tension se multiplient et que l’émergence de nouveaux acteurs sur la scène internationale ne va pas toujours, loin s’en faut, dans le sens de l’apaisement.

La remise en cause du multilatéralisme participe de cette montée des périls. Elle est de plus en plus fréquente et n’est pas le fait d’un seul acteur de la communauté internationale, comme on voudrait, de temps en temps, nous le faire croire. Pour notre part, nous adhérons à un ordre international basé sur la règle de droit et la souveraineté des Etats ; il n’y a pas de contradiction entre les deux.

Je veux réitérer ici le plein soutien de mon pays à la Cour pénale internationale et à ses représentants. Les récentes attaques contre la Cour et les obstacles mis à son action doivent cesser.

L’Organisation des Nations Unies est l’enceinte faîtière du système international et comme telle la garante du multilatéralisme. Dans notre monde globalisé et interdépendant, l’action isolée, non concertée, constitue un risque pour tous, y compris pour ceux qui ne se sentent pas liés par la règle commune. La crise du coronavirus est là pour nous le rappeler de la façon la plus claire et évidente qui soit.

Pour sa part, le Luxembourg maintiendra son engagement international documenté à travers sa participation aux travaux des enceintes à participation universelle de notre Organisation, à travers ses contributions financières volontaires, par sa présence sur le terrain avec les Nations Unies, et par ses candidatures aux fonctions électives de certaines enceintes comme le Conseil des droits de l’homme pour le mandat de 2022 à 2024.

Je souhaite de tout cœur pouvoir participer de nouveau plus directement, l’année prochaine, à cette grande conversation qu’est la semaine à haut niveau et m’adresser à cette occasion de façon plus vivante et interactive à cette Assemblée.

Monsieur le Président,

Mesdames et Messieurs,

Chers amis,

Je vous remercie de votre aimable attention, de m’avoir écouté et j’espère vous revoir très vite et en vrai.

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